LE VOYAGE IMMOBILE

I

… un entrebâillement vertical, le sol qui monte, une table et quelques objets, des végétaux, d’autres objets décoratifs, de l’ameublement, plus loin une fenêtre, une lumière latérale…

Si vous demandez à Theodoor Kooijman les raisons de sa peinture, il vous dira probablement juste qu’il peint, qu’il peint intuitivement, sans préciser la nature de cette intuition… « J’aime bien cette partie-là … », dira-t-il peut-être, en montrant le rapport coloré de quelques plans occupant une dizaine de centimètres carrés d’une grande toile où s’affiche une merveilleuse profusion de formes polychromes, « … pour le reste… je ne sais pas, pour l’instant je la laisse, je verrai… » La réussite se limite donc à l’ordonnance chromatique et à l’articulation de quelques plans et c’est en général le sommet d’ambition que dans son alpinisme pictural le peintre admet avoir atteint.

À première vue l’artiste peint simplement ce qui l’entoure, un état immobile des lieux. Et si le végétal est omniprésent, c’est peut-être qu’il est un vivant sans turbulence, qui ne s’impose pas. Par ailleurs, le seul animal trouvé dans son œuvre (mais peut-être y en a-t-il d’autres ?) est un couple d’oiseaux en cage. En parallèle à ce constat « objectif » du quotidien, cette posture minimaliste dans sa prétention première, comme pessoenne – entendons le Pessoa Soares du Livre de l’intranquillité –, l’artiste pratique avec une régularité constante l’autoportrait.

Dans un cas comme dans l’autre, que ce soit son propre visage ou l’ouverture sur la situation d’une pièce ou d’un jardin, il s’agit donc, me semble-t-il, de scènes intérieures. Un autoportrait réunit ces deux démarches parallèles en une même toile fascinante, le visage du peintre semblant – secouru par deux lignes jaunes sur fond bleu – pénétrer là son propre espace intérieur.

 

Voilà en quelques mots le cadre général qui, à ma connaissance, n’a subi aucune révolution ni remise en cause radicale depuis plus de trente ans. Theodoor Kooijman se concentre obstinément sur l’espace mais paraît insoucieux du temps, qu’il parcourt dans la durée. Une pièce quotidienne saisie, l’exceptionnel d’un ordinaire et ce qui résolument s’absente de ses mises en scène : le matériel de peinture et les vivants. Une volonté artistique resserrée au constat pictural de ce qui est « objectivement » et, par l’autoportrait, de celui qui l’établit… à moins qu’il ne s’agisse d’un esprit particulièrement occupé à réinventer le lieu au moyen sommaire de surfaces géométriques de couleurs fraîches et fruitées, comme le suggèrent ses sculptures articulées, en marge de son travail sur toile.

Pour croiser le peintre depuis plus de trois décennies, je sais l’homme modeste, l’artiste parfaitement sincère, comme uniquement préoccupé de progrès minuscules, sans théorie affirmée sur son art, si ce n’est de peindre exclusivement à l’huile. Pourtant, au résultat de cette confrontation avec ce réel qu’on appelle « l’œuvre », ici la sienne, j’éprouve le sentiment d’une sorte de tromperie. J’ai l’impression que quelque chose cloche dans la représentation, que l’espace est en quelque sorte bancal. Le vase, les objets divers posés ou disposés dans le cadre domestique, la table ou le cours d’eau, la pièce ou le jardin, les plantes, la nappe à motifs, les livres, la lumière latérale, le désordre ordonné de ce qui s’affiche, tout cela ne semble pas le fond de l’affaire ! L’artiste joue… avec honnêteté, il trompe son monde. D’évidence, ce qu’il offre n’est pas ce qu’il montre. La lecture change ici en permanence de niveaux.

Si la syntaxe de chaque proposition picturale semble équivoque, si les verticales des rideaux, des chambranles, des portes en premier plan ou des pieds de table en plan médian indiquent des profondeurs de champ que le capharnaüm décoratif des objets met dans le même temps en péril, si le sol – que l’artiste a la nonchalance de consacrer comme une catégorie de représentation, au même titre qu’un portrait ou une vanité – n’offre plus la stabilité et l’appui horizontal que l’on serait en droit d’attendre de lui, mais s’apparente davantage à un ciel, c’est, je pense, que la lecture classique à laquelle une facture figurative traditionnelle semble tout d’abord nous convier n’est pas valide. L’approche est donc à envisager d’une autre perspective, il y a une autre voie, une tangente, une équivoque polysémique à inspecter.

 

II

… l’entrebâillement vertical d’une entrée, un sol nuageux qui monte, une table et quelques objets posés dont une sculpture articulée, des végétaux, d’autres objets décoratifs, au fond une fenêtre, la lumière…

Je voudrais reprendre cette forme d’enquête consacrée au travail pictural de Theodoor Kooijman à deux indices laissés par le peintre, qui décidément s’amuse. Deux témoignages d’effraction imaginaire de cet « espace traditionnel », deux mobiles cachés dans l’immobilité apparente : ses récentes sculptures abstraites articulées déjà évoquées, ainsi que les cartes de vœux photographiques que l’artiste envoie chaque année à ses proches et à ses amis.

Les sculptures mobiles sont un assemblage articulé assez rudimentaire de formes géométriques colorées, elles-mêmes décorées de motifs graphiques et géométriques, mais pièces totalement instables dans leurs positions et donc leurs propositions et situations visuelles, suivant la façon dont on les regarde, les pose, les dépose, les jette, les suspend. A priori, mais seulement a priori, nous voilà bien loin des autoportraits, des journalières scènes d’intérieur ou d’extérieur auxquelles l’artiste convie son spectateur ordinairement. Nous glissons hors de la figuration, hors de la fixité, et peut-être plus proche de l’espace d’une danse aléatoire que Theodoor Kooijman investit par ailleurs depuis longtemps dans ses collaborations avec la chorégraphe Martine Pisani.

Les photographies-cartes de vœux reprennent quant à elles l’espace du domicile quotidien si cher au peintre, lieu personnel qui n’expose pourtant jamais toute sa part d’intimité. Dans ce huis-clos, par le jeu d’une disposition dans la pièce de différents objets ordinaires, les prises de vue composent une forme d’anamorphose multicolore où l’on pourra lire chaque année « HAPPY NEW YEAR ». N’est-ce pas là nous signaler dès l’entrée – de l’année, cette fois –, et non sans humour, que l’espace de la représentation permet et génère d’autres dimensions au monde et à l’être qui y passe que celles qu’on nous propose en vérité (la mimèsis) ?

Ces photographies et ces sculptures sont à mon sens des clefs, quand les toiles de Theodoor Kooijman sont pour le coup des portes, des fenêtres et des entrées, ironiquement laissées en permanence ouvertes.

 

III

… les deux verticales d’un entrebâillement, un sol de nuages grenat, la pente grise ou brune d’une table et quelques objets, l’autoportrait effaré du peintre en salopette bleu-jaune, la lumière…

Concevons, à partir de ces quelques pièces à conviction, chaque toile comme la proposition d’un espace où l’articulation colorée de chaque plan pourrait jouer comme accès au théâtre d’un dépliement. Un plateau scénique où les charnières aux entre-plans dissimuleraient et renfermeraient des passages, des coulisses et avec elles la possibilité aussi improbable qu’infinie d’échapper à l’ordonnance d’un monde trop (idéo-)logique, trop assujetti au réel. Dès lors, le jeu d’un entrebâillement, dans un espace confiné et formellement encombré, introduirait à lui seul, par-delà sa modestie apparente, la potentialité d’une fuite ou d’une dérive, d’une plongée ou d’un pas de côté, suffisante à toutes les traversées des apparences.

Intuition après intuition, mois après semaines et jours, la toile se ferait trace et mémoire d’un cheminement, du surgissement d’un événement dissimulé, d’une faille instable, pour se retrouver là, dans l’atelier-intérieur, achevée-inachevable, entr’ouverte, posée contre d’autres chemins passés, de semblables états de lieux datés du quotidien. Forme de carte dépliable d’une suite de regards échangés entre le peintre et ses doubles-intérieurs, origami pictural aux couleurs vives, aux teintes nordiques, aux bleus-jaunes à la Vermeer souvent, invitation au voyage.

En écho au lieu peint, l’espace de la toile se présente désormais comme espace-témoin du trajet intérieur d’un être, de ses interrogations ou hésitations consciencieuses, puis in fine de son échappée hors du lieu de la représentation. Au même titre que la signature est au dos du tableau, à son intérieur le peintre a disparu…

Demeure un état savant, humble et sensible, de la composition de son jeu, de sa trajectoire active, un monde recomposé, voire une enfance jubilatoire retrouvée, un conte de faits.

 

Paul Bitner